L'Europe face à son passé colonial
L'Europe face à son passé colonial
colloque international à Metz, les 25, 26 et 27 avril 2007
Jean-Pierre Vernant (1914-2007)
Jean-Pierre Vernant (1914-2007)
L'helléniste Jean-Pierre Vernant [ci-contre en 1944 à Toulouse], né le 4 janvier 1914, est mort le mardi 9 janvier 2007 à son domicile, à Sèvres. Major de l'agrégation de philosophie en 1937, grand résistant, il s'était spécialisé, après-guerre, dans l'étude de la Grèce ancienne (CNRS, École pratique des hautes études, Collège de France).
- bio-bibliographie de Jean-Pierre Vernant sur le site du Collège de France
bibliographie
- Les origines de la pensée grecque, PUF, 1962.
- Mythe et pensée chez les Grecs. Études de psychologie historique, Maspero, 1965, rééd 2006.
- Mythe et tragédie en Grèce ancienne (vol. I) (en collaboration avec Pierre Vidal-Naquet), Maspero, 1972. (vol. II)
- Mythe et société en Grèce ancienne, Maspero, 1974, rééd. 1981.
- Les ruses de l'intelligence. La métis des Grecs, en collaboration avec Marcel Detienne), Flammarion, 1974.
- Religions, histoires, raisons, Maspero, 1979, rééd. 2006.
- La cuisine du sacrifice en pays grec (en collaboration avec Marcel Detienne), Gallimard, 1979.
- Travail et esclavage en Grèce ancienne (en collaboration avec Pierre Vidal-Naquet), Ed. Complexe,
Bruxelles 1988.
- Oedipe et ses mythes (en collaboration avec Pierre Vidal-Naquet), éd. Complexe, Bruxelles, 1988.
- L'individu, la mort, l'amour. Soi-même et l'autre en Grèce ancienne, Gallimard, 1989.
- Figures, idoles, masques, Julliard, 1990, rééd. 1993.
- La Grèce ancienne 1. Du mythe à la raison (avec Pierre Vidal-Naquet), Seuil, 1990.
- La Grèce ancienne 2. L'espace et le temps (avec Pierre Vidal-Naquet), Seuil, 1992.
- La Grèce ancienne 3. Rites de passage et transgressions (avec Pierre Vidal-Naquet), Seuil, 1992.
- Entre mythe et politique, Seuil, 1996.
- Dans l'oeil du miroir (avec Françoise Frontisi-Ducroux), Odile Jacob, 1997.
- Problèmes de la guerre en Grèce ancienne (dir.), Seuil, 1999.
- La volonté de comprendre, éd. de l'Aube, 1999.
- Ulysse, suivi de Persée, petite conférence sur la Grèce, Bayard, 2004.
- La traversée des frontières, éd. Olender, 2005.
- L'univers, les dieux, les hommes, Seuil, 2006.
- Pandora, la première femme, Bayard Centurion, 2006.
«La mythologie, c'est une vision de soi face au monde»
Jean-Pierre VERNANT
L'Express, 26 juin 2003
propos recueillis par François Busnel
Il a révolutionné l'étude de la civilisation grecque. Depuis son premier livre, Les Origines de la pensée grecque (1962), Jean-Pierre Vernant a proposé les analyses les plus novatrices des mythes grecs, dans la lignée de Dumézil et de Lévi-Strauss. Ardent défenseur de l'enseignement du grec, grand érudit, il est aussi un merveilleux passeur : son dernier ouvrage, L'Univers, les dieux, les hommes (Points/Seuil), est traduit en 32 langues. En prélude à notre série de grands reportages d'été, qui, dès la semaine prochaine, nous
entraînera sur les traces d'Ulysse, il nous donne les clefs de L'Iliade et de L'Odyssée.
Jean-Pierre Vernant
Né en 1914, orphelin de guerre, Jean-Pierre Vernant est reçu major de l'agrégation de philosophie en 1937. Mobilisé en 1939, il entre dans la Résistance et devient, en 1944, chef des FFI de la région toulousaine. Depuis 1948, il consacre sa vie à la Grèce ancienne, travaillant au CNRS d'abord, puis à l'Ecole des hautes études, au Centre de recherches comparées sur les sociétés anciennes, qu'il crée en 1964, et au Collège de France, où il est aujourd'hui professeur honoraire. Engagé à l'âge de 17 ans dans les rangs du Parti communiste, «parce qu'il fallait faire obstacle au fascisme», il est exclu une première fois en 1938. Réintégré en 1947, il quitte définitivement le PC en 1970.
Que vous inspire l'idée trop répandue selon laquelle la mythologie grecque, et par conséquent l'enseignement du grec et du latin, ne sert à rien ?
Hélas ! ce n'est pas une idée nouvelle. Quand il était ministre de l'Éducation nationale, Lionel Jospin m'a commandé, par l'intermédiaire de Claude Allègre, un rapport sur l'enseignement du latin et du grec dans le secondaire. A cette époque, du ministère aux directeurs d'établissement, tout le monde pensait qu'il fallait éliminer l'enseignement du grec car «ça ne servait pas à grand-chose». J'ai alors demandé aux professeurs de grec de m'envoyer une fiche sur laquelle seraient évoquées l'évolution de leurs effectifs dans les cinq dernières années, ainsi que la profession des parents des élèves qui choisissaient le grec. Double surprise : non seulement les effectifs étaient restés à peu près constants d'une année sur l'autre, mais j'ai constaté que les meilleurs élèves en grec étaient... ceux d'origine maghrébine, et notamment les filles ! Dans mon rapport, j'ai donc battu en brèche l'idée de l'inutilité du grec en me fondant sur l'argument suivant : les Maghrébines ont parfaitement compris que la meilleure issue pour elles est de s'intégrer et que l'intégration implique de choisir ce qu'il y a de plus élitiste dans la culture à intégrer, c'est-à-dire ce qui semble le plus éloigné de ce que les gens se représentent comme étant la culture maghrébine.
Cela dit, la culture grecque est commune à l'Europe du Nord et au Maghreb...
Absolument. Et on n'a pas besoin de remonter à saint Augustin pour le prouver! Le Maghreb a été fortement hellénisé et il a fait partie d'un ensemble culturel méditerranéen marqué par la culture gréco-latine. En étudiant le grec, les Maghrébines renouent donc d'une certaine façon avec leur propre passé. Voilà un exemple qui montre que l'on ne peut régler le problème du latin et du grec
en prétendant qu'il s'agit là d'une culture élitiste et déconnectée de nos préoccupations actuelles. Mais il faut être clair, quand on me demande à quoi sert le grec, je réponds : «A rien». Pas plus que les mathématiques contemporaines ou la physique quantique. Ça ne sert à rien, sauf à fabriquer le cerveau, à composer ce qui s'appelle la culture. Le contact avec la littérature grecque, notamment L'Iliade et L'Odyssée, mais aussi les poètes tragiques, tels Eschyle, Euripide ou Sophocle, ou encore Sappho, n'est pas de l'ordre de l'utilité, mais de l'émotion et de la beauté.
«Derrière l'histoire émerge toujours une certaine façon
de saisir le monde»
D'où viennent les mythes grecs ?
Ce que nous appelons «mythologie grecque», c'est sans doute ce qui était raconté autrefois aux petits enfants. Elle nous est connue par les textes des grands poètes classiques : Hésiode, Homère, Pindare et quelques autres. Leur particularité est la suivante : ce sont des récits «merveilleux», où il se passe toujours des choses extraordinaires, qui posent un problème concret, mais qui ne prennent jamais la forme d'un exposé théorique. La mythologie se distingue donc des traités philosophiques ou des livres d'histoire, tels qu'Hérodote ou Thucydide les concevèrent plus tard. Ce sont des contes. À travers ces histoires, qui sont toujours plaisantes à entendre, où il y a toujours un commencement et une fin, le problème posé se dévoile à mesure que le texte se déroule. Ainsi, lorsqu'Hésiode raconte la formation du monde ou la naissance de la première femme, il ne pose pas la question «Qu'est-ce que l'homme ?» (que poseront en ces termes les philosophes), mais développe une histoire dont il faut se pénétrer pour saisir la progression dramatique. Derrière l'histoire émerge toujours une certaine façon de saisir le monde, de comprendre ce qu'est
l'existence humaine, la place de l'homme dans le monde, le rapport de l'homme à la nature ou aux dieux...
Mais quelle est la fonction de cette histoire ?
L'approche du mythe est très différente de celle à laquelle notre civilisation nous a habitués : elle marque une prise de distance par rapport à ce qui, aujourd'hui, nous semble évident. Comment penser la mort, par exemple ? Pour nous, la mort est l'impensable, d'autant plus impensable que notre culture a forgé l'idée que chaque être est singulier et irremplaçable. Il y a un âge, vers 7 ou 8 ans, où les enfants se posent cette question. La mythologie sert à présenter ce problème et à lui apporter une réponse possible, mais sous la forme d'une belle histoire, beaucoup plus marquante qu'une théorie. La mythologie propose donc une stratégie à l'égard de la mort. Elle propose une façon de se voir soi-même dans le monde.
La mythologie délivre-t-elle une morale ?
Pas au sens où nous l'entendons aujourd'hui. Il ne s'agit pas d'une morale de l'interdit, du péché, du remords
ou de la culpabilité ; c'est une morale des valeurs. Et la principale valeur, pour les Grecs, est le bien. Il y a, d'un côté, ceux qui sont bien et, de l'autre, ceux qui ne sont pas bien. L'essentiel tient dans la façon d'être, d'agir, de parler, d'accueillir l'autre, de se comporter à l'égard de ses ennemis ou de ses amis... Tout cela définit ce que les Grecs appellent le «beau-bien», qui n'a pas la connotation morale qu'on lui prête aujourd'hui mais renvoie à l'idée que l'on ne saurait commettre de vilenies et de choses basses. Entrer dans la culture grecque permet de s'affranchir de l'embrouillamini des valeurs modernes où règnent la concurrence et la brutalité. C'est aussi affirmer que nous avons besoin, dans notre vie, de quelque chose qui ne soit pas de l'ordre de l'utilité immédiate mais de l'ordre de l'esthétique. De la beauté. Chez les Grecs, toute la culture tourne autour de la beauté. Ce qui prévaut n'est ni l'utilitarisme ni quelque vertu dictée de l'au-delà, mais le goût de la liberté et du débat intellectuel qui rendent la vie plus belle. C'est en cela, d'ailleurs, que la culture grecque se différencie de la culture égyptienne ou babylonienne. La mythologie affirme l'idée qu'il n'est pas de problème qui ne puisse être résolu par l'enquête intellectuelle et le débat culturel.
La reprenez-vous à votre compte ?
Quand j'étais jeune, j'ai longtemps cru à l'idée de progrès, à cette idée que la science et la technique aboliraient un jour toutes les superstitions... Si je m'étais mieux pénétré des mythes grecs, j'aurais compris plus tôt que cette idée que nous devons être «comme maîtres et possesseurs de la nature», pour reprendre la phrase de Descartes, est absurde. Comment pourrions-nous dominer la nature puisque nous en sommes un morceau ? Comment pourrions-nous dominer un tout dont nous sommes une partie ? Pour les Grecs, l'homme est inscrit dans un espace. Il y est enfermé. Et il ne peut le dépasser qu'en comprenant quelle est sa place dans le monde et non en croyant qu'il peut prendre toute la place du monde.
«Homère est une sorte de savoir universel»
Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?
L'historien Paul Veyne a très bien posé la question [Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, Points/Seuil]. La réponse réside dans le sens que vous donnez au verbe «croire». Le mot croyance définit des plans
d'adhésion intellectuels très divers. «Je crois que deux et deux font quatre», répond Dom Juan, chez Molière. Je crois que la Terre est ronde, ce qui est déjà différent, et que c'est elle qui tourne autour du Soleil. Je crois en la démocratie, en la fraternité, et en tout un tas de choses que je n'ai pas vérifiées... Mais ce n'est pas le même type de croyance que la foi, qui est adhésion à une vérité qui me dépasse et est imposée par le fait que l'on participe à une Église. Ces croyances sont différentes du credo religieux. Ce dernier est totalement absent de la religion grecque. Les mythes grecs ne constituent pas des vérités auxquelles il faut adhérer : on en prend et on en laisse, on y croit sans y croire, on y croit parce que tous les Grecs y croient et qu'on est grec. De plus, il y a plusieurs versions de chaque mythe. Les mythes sont avant tout des récits transmis par la littérature. Aujourd'hui, quand vous lisez un roman, vous savez bien que c'est une fiction, mais il y a des romans qui ne tiennent pas debout et ne sont pas crédibles, et il y a des romans que vous croyez comme si c'était vrai. L'adhésion aux mythes vient de ce que le déroulement de l'histoire paraît ouvrir une compréhension sur les personnages. Les Grecs apprenaient L'Iliade et L'Odyssée par cœur. Mais y croyaient-ils ? Oui, puisqu'ils pensaient que ces héros avaient existé dans des temps très reculés. Mais, en même temps, ils savaient très bien que c'était de la littérature. Il faut donc différencier les types de croyances.

Ulysse et les sirènes, musée du Bardo (Tunis)
Récemment, des historiens ont prétendu avoir la preuve qu'Homère n'avait jamais existé. Cette révélation change-t-elle quelque chose ?
Franchement, on s'en fout complètement ! Le rôle des historiens et des archéologues est de savoir ce qu'il y avait réellement au XVIe siècle ou au VIIIe siècle avant notre ère. Qu'Homère ait existé ou pas, qu'il ait écrit uniquement L'Iliade et pas L'Odyssée n'a guère d'importance, sauf pour les historiens et les spécialistes. Ce qui compte, ce sont les textes, formidables, et leur écho.
En quoi L'Iliade et L'Odyssée sont-elles pour nous des textes fondateurs ?
Au VIe siècle, les tyrans d'Athènes demandèrent aux spécialistes des poèmes d'Homère de coudre les différentes parties du poème pour lui donner une cohérence. Puis, pendant toute l'Antiquité, les textes les plus présents dans les bibliothèques furent L'Iliade et L'Odyssée. Au IVe siècle, Platon dira (pour le regretter) que tout se trouve dans Homère : la morale, la politique, ce que sont les dieux, comment construire un bateau, se battre, se réconcilier, labourer, parler... Homère est une sorte de savoir universel. Si ça, ce n'est pas le fondement de notre culture ! Même au Moyen Age et à l'époque classique, toutes les épopées ont été influencées par L'Iliade et L'Odyssée.

Jean-Pierre Vernant et Jacques Legoff
Vous avez écrit que L'Odyssée était plus intéressante que L'Iliade. En quoi?
L'Iliade raconte la vie d'une armée mais assez peu le fonctionnement de la cité. Or L'Odyssée nous présente de façon très précise la vie sociale à Ithaque, la patrie d'Ulysse. On y décrit le rôle de l'Assemblée, le pouvoir et les problèmes que rencontrent les rois... Mais les deux textes ne peuvent être envisagés indépendamment l'un de l'autre. Car L'Odyssée est, d'une certaine façon, une contre-Iliade. L'Iliade est fondée sur une notion centrale qui est l'héroïsme, réponse apportée au problème du sens de la vie et de la mort. Rappelez-vous qu'Achille doit choisir entre une vie bien tranquille jusqu'à un âge avancé, entouré de l'affection des siens, et une vie très brève. Dans le premier cas, il vivra, certes, longtemps, mais ne laissera rien après sa mort. Ce sera la disparition pure et simple, il sera effacé comme s'il n'avait jamais existé. Dans le second cas, il devra tout le temps mettre sa vie en jeu, mais s'il meurt, il survivra car il obtiendra la gloire auprès des hommes. Or qu'est-ce que la vie sans la gloire ? Achille choisit la seconde solution. En effet, aux yeux des Grecs, vous n'existez vraiment qu'à condition de connaître la gloire. Pour eux, il s'agit non pas de conserver la vie mais de la conquérir ; or le seul moyen de la conquérir, c'est la mort. La mort comme moyen de réaliser une non-mort en gloire, telle est l'invention grecque. Mais, dans L'Odyssée, lorsque Ulysse se rend aux Enfers et croise l'ombre d'Achille, mort au combat, ce dernier revient sur son choix et lui dit qu'il préférerait être le dernier des misérables sur terre mais être en vie, plutôt que le premier des morts. L'Odyssée est donc L'Iliade inversée. Les deux textes dialoguent de manière passionnante.
Et que nous dit l'histoire d'Ulysse ?
Ulysse n'est pas à la recherche de la gloire. C'est l'histoire d'un homme qui veut rentrer chez lui et vieillir auprès de son épouse et de son fils. Ulysse, c'est l'anti-Achille. Son aventure consiste à savoir comment il peut accomplir son destin, qui est de retrouver sa patrie et de ne pas renoncer à lui-même.
_________________________________________________

présentation éditoriale de quelques-uns des
ouvrages de Jean-Pierre Vernant
Mythe et tragédie en Grèce ancienne (1972 et 1986)
présentation de l'éditeur
En 1972, Jean-Pierre Vernant et Pierre Vidal-Naquet faisaient paraître
Mythe et tragédie en Grèce ancienne, un recueil de sept études qui
s'efforce de soumettre les textes antiques à l'analyse structurale, à
une recherche de l'intention littéraire et au démontage sociologique.
Cette triple approche n'est pas appliquée au mythe lui-même, mais aux
tragédies en ce que chacune a de singulier, considérée comme "phénomène
indissolublement social, esthétique et psychologique". Paru quatorze
ans plus tard, Mythe et tragédie II élargit la perspective choisie et
centre l'analyse sur les dieux de la tragédie du Ve siècle, et en
particulier sur le dieu du théâtre, le dieu au masque : Dionysos.
Au-delà du théâtre classique, les auteurs se demandent pourquoi ce
classicisme est devenu notre classicisme. Ces deux ouvrages sont
aujourd'hui devenus des références incontournables pour tous les
étudiants et les chercheurs en histoire ancienne, et au-delà, pour tous
ceux qui s'intéressent aux rôles et aux structures des mythes.
Les ruses de l'intelligence. La mètis des Grecs (avec Marcel Detienne) (1974 et 1993)
prsésentation de l'éditeur
La mètis des Grecs - ou intelligence de la ruse - s'exerçait sur des
plans très divers mais toujours à des fins pratiques : savoir-faire de
l'artisan, habileté du sophiste, prudence du politique ou art de pilote
dirigeant son navire. La mètis impliquait ainsi une série d'attitudes
mentales combinant le flair, la sagacité, la débrouillardise...
Multiple et polymorphe, elle s'appliquait à des réalités mouvantes qui
ne se prêtent ni à la mesure précise ni au raisonnement rigoureux.
Engagée
dans le devenir et l'action, cette forme d'intelligence a été, à partir
du Ve siècle, refoulée dans l'ombre par les philosophes. Au nom d'une
métaphysique de l'être et de l'immuable, le savoir conjectural et la
connaissance oblique des habiles et des prudents furent rejetés du côté
du non-savoir.
Reconnaître le champ de la mètis, ses marques "en
creux" aux différents niveaux de pratique et de pensée de la société
grecque - de la chasse à la médecine, de la pêche à la rhétorique -
c'est, pour les auteurs de ce livre, réhabiliter une "catégorie" que
les héllénistes modernes ont largement méconnue.
Religions, histoires, raisons (1979-2006)
présentation de l'éditeur
Agrégé de philosophie et grand spécialiste de la pensée grecque,
Jean-Pierre Vernant a longtemps occupé la chaire d'études comparées des
religions antiques au Collège de France. En hommage à son travail, cet
ouvrage rassemble plusieurs de ses articles et exposés échelonnés entre
1965 et 1975, portant sur le caractère universel du fait religieux,
l'avènement de la pensée rationnelle ou encore les rapports entre
histoire et psychologie. Ses recherches visant à "reconnaître au
phénomène religieux le statut d'un objet de connaissance, accessible
comme tout autre à l'investigation scientifique", Jean-Pierre Vernant
est l'un des premiers à considérer l'homme primitif par le prisme du
contexte social et historique, et à se référer aux sciences humaines
(linguistique, ethnologie...) pour expliquer la spécificité de son être
au monde.
Problèmes de la guerre en Grèce ancienne (1999)
présentation de l'éditeur
L'enquête dont ce volume donne les résultats a été conduite dans une
double perspective, historique et sociologique. Il ne s'agissait pas
seulement de brosser le tableau des institutions militaires, de dégager
le portrait psychologique du combattant, mais, plus profondément, de
définir le rôle, le statut social, la signification même de la guerre
dans la civilisation grecque.
Le
monde mycénien, le système classique, l'époque hellénistique, trois
moments essentiels où se dessine un nouveau visage de la guerre. Dans
le monde mycénien, la guerre semble bien être une fonction spécialisée.
Avec la cité, avec la phalange des hoplites, la guerre devient "politique" : le personnage du guerrier cède la place au
citoyen-soldat, l'activité guerrière se confond avec la vie commune du
groupe. À l'époque hellénistique, avec les armées de mercenaires,
recrutées par les princes pour conquérir des empires, la guerre se
sépare de la politique ; elle prend la forme d'une activité de
professionnels au service du souverain.
La volonté de comprendre (1999)
présentation de l'éditeur
Jeune antifasciste des années 30, grand résistant du Sud-Ouest,
compagnon de la Libération, militant anticolonialiste, philosophe puis
helléniste, Jean-Pierre Vernant a consacré sa vie à la mythologie
grecque. Avec
son extraordinaire talent de conteur, il retrace ici son parcours tout
en montrant «ce que la Grèce nous apprend du monde».Et «ce qui
nous manque, constate-t-il, ce serait quelqu'un qui ferait un peu ce
qu'a fait Marx pour la fin du XIXe siècle - tenter de comprendre les
grand traits qui expliquent le mouvement et la crise de notre culture». N'est-il pas l'un de ceux qui comblent ce manque ?
Pandora, la première femme (2006)
présentation de l'éditeur
On amène Pandora devant les dieux et les hommes toujours rassemblés
avant la grande séparation. Ils sont tous suffoqués, estomaqués. Elle
est merveilleuse. Elle resplendit de beauté et d'éclat. On ne peut la
voir sans être séduit, l'aimer, la désirer. Alors Zeus déclare que cet
être, qui vient d'être
créé artificiellement, est la première femme, l'ancêtre de toutes les
femmes. Elle est appelée Pandora dans le texte, car elle est le cadeau
(doron) que tous (pan) les dieux vont faire aux humains. Une
brillante évocation du mythe grec de la création de la femme et de la
différenciation sexuelle.
_________________________________________________


"Le grec, ça ne sert à rien, sauf à fabriquer le cerveau,
à composer ce qui s'appelle la culture".
- Pierre Vidal-Naquet (1930-200
ACTUALITÉS

journée de l'étudiant aux Archives Nationales
mardi 7 novembre 2006, de 9 h 30 à 17 heures
au CARAN (Centre d'accueil et de recherches des Archives Nationales) à Paris
11, rue des Quatre-Fils (Métro : Rambuteau)
__________________________________
L'historien Jean-Louis Planche
à Paris VIII le mardi 30 mai
Le mardi 30 mai 2006, de 9 h à midi, l'historien Jean-Louis Planche, auteur de Sétif, 1945 (Perrin, 2006), sera à l'université de Saint-Denis/Paris VIII, invité par Daniel Lefeuvre, professeur : salle D 003 (nouveau bâtiment Recherche). Entrée libre.
calendrier de la rentrée 2006
calendrier de la rentrée 2006
mardi 19 septembre :
inscription pédagogique des 2e et 3 èmes années
en B346 munis des résultats d'EC,
puis inscription administrative au service de la scolarité
vendredi 29 septembre :
réunion d'information pour les étudiants
de première année
(l'étudiant devra être muni d'une photo,
de 6 enveloppes timbrées, et de 2 euros s'il souhaite
recevoir la brochure reliée)
lundi 2, mardi 3 et mercredi 4 octobre :
de 9h à minuit :
inscription aux cours par internet :
comment procéder ?
lundi 9 octobre :
rentrée universitaire
Les visiteurs de ce blog début septembre 2006
Les visiteurs de ce blog
au début septembre 2006
Surprise. Début septembre, le blog du département Histoire de l'université Paris VIII était l'objet de visites nombreuses provenant du Japon :
Pierre Vidal-Naquet (1930-2006)
Pierre Vidal-Naquet
1930-2006
Pierre Vidal-Naquet, qui fut directeur d'études à l'EHESS, grand spécialiste de l'histoire grecque, est mort dans la nuit du samedi au dimanche 30 juillet à l'hôpital de Nice, d'une hémorragie cérébrale qui l'avait plongé dans le coma depuis le lundi précédent. Il était âgé de 76 ans. Vidal-Naquet a été à la guerre d'Algérie ce que fut Zola à l'affaire Dreyfus : le grand cri de la justice et de la vérité contre la torture et le mensonge d'État. Il a été une référence intellectuelle pour ceux qui combattaient le négationnisme.
"Par esprit de distance, je me suis spécialisé dans l'histoire grecque ancienne, mais je n'ai jamais renoncé à l'idée, elle-même ancienne, puisqu'elle remonte à Hérodote et Thucydide, que l'historien avait son rôle à tenir dans la cité, celui, tout simplement, de témoin de la vérité".
Pierre Vidal-Naquet
introduction à Face à la raison d'État
La Découverte, 1989
Le Grec, le barbare, la sauvagerie
Le Barbare est simplement le non-Grec, c'est-à-dire celui qui ne sait pas parler grec, exactement comme l'Allemand est, pour le Russe, le "muet". Chez Homère, le mot ne désigne que les voisins cariens. Chez
Hérodote [ci-contre, Bodrum, ville natale d'Hérodote], au Ve siècle, les relations sont plus subtiles : la Grèce est le pays des heureux mélanges et de la pauvreté, tandis que les merveilles se réfugient aux extrêmes, et d'abord l'or, présent aux quatre points cardinaux. La marche vers les extrêmes est aussi la marche vers le non-humain. Les Barbares peuvent se "déduire" des Grecs en ce sens que leurs coutumes sont à l'inverse ; ainsi l'Égypte : "Les Égyptiens, qui vivent sous un climat singulier, au bord d'un fleuve offrant un caractère différent de celui des autres fleuves, ont adopté aussi presque en toutes choses des mœurs et des coutumes à l'inverse des autres hommes" ; au IVe siècle, l'historien Éphore distinguera deux sortes de Scythes, anthropophages et végétariens, deux sortes opposées d'inhumanité.
Antipodes, les Barbares sont aussi origine : pour Hérodote, nombre de dieux grecs viennent d'Égypte et les Cariens sont en partie responsables de l'armement hoplitique, ce qui du reste semble faux. Ce niveau proprement mythique sera dépassé ; Hérodote lui-même, au début de son récit, entend raconter "les grands et merveilleux exploits accomplis tant par les Grecs que par les barbares".
L'opposition Grec Barbare, qui n'est pas raciale mais culturelle et sociale, celle des esclaves de la loi et des
esclaves du despote, ne recouvre pas parfaitement l'opposition Europe-Asie, par exemple. La notion même d'hellénisation est d'ailleurs une conquête de la génération des guerres médiques. Avant d'être le vainqueur de Marathon [ci-contre, phalange grecque], Miltiade avait été au service du Grand Roi, et le cas n'est pas isolé. Au IVe siècle, la notion d'hellénisme demeure culturelle : est grec celui qui a subi l'éducation hellénique, qu'un Barbare d'origine est apte à recevoir ; mais cette notion se transforme peu à peu : pour Aristote, est barbare celui qui, par nature, est fait pour être esclave. Les schémas culturels qui fonctionneront à l'époque hellénistique sont en place.
(…)
Dans le monde grec décrit par Homère, l'opposition entre la civilisation et la sauvagerie n'est pas celle de la ville et de la campagne, mais celle de la campagne cultivée et de la campagne sauvage. La présence d'une polis, c'est-à-dire d'un point fortifié, d'un dêmos, c'est-à-dire d'un petit groupement humain dont on n'ose dire qu'il
est un village, est un signe, mais moins important que celui que représente le travail des champs dont le Cyclope ignore l'existence. Chez Hésiode, la ville est, pour le paysan, un monde lointain où siègent les "rois dévoreurs de présents". Dans le monde de la cité, la campagne sauvage, l'agros, continue à exister sous forme de zones frontières peuplées de bûcherons et de bergers transhumants. On a vu que l'éphébie et la cryptie étaient associées à ces zones ; dans l'agros, un dialogue existe entre Dionysos et Hermès. Hermès exprime l'action civilisatrice de la société qui fraie des chemins bornés ; c'est le dieu de l'espace ouvert par rapport à l'espace clos du 
foyer (hestia) symbolisé par le prytanée.
Dionysos exprime au contraire le déchaînement de la nature sauvage qui peut envahir jusqu'aux terres à blé de Déméter. C'est ce que racontent Les Bacchantes d'Euripide. Idéalement, dans la cité, la distinction entre ville et campagne est supprimée, et Platon tire les conséquences de ce fait : chacun doit habiter à la fois au centre et dans la périphérie. Mais cette vérité a une signification bien différente à Sparte et à Athènes, toutes les positions intermédiaires existant par ailleurs. À Sparte [ci-contre, le théâtre à Sparte], la
ville, en définitive, n'existe pas : le centre monumental est à peine esquissé ; la terre civique (chôra politikê) est divisée en lots cultivés au profit des Spartiates de plein exercice, les homoioi. Le rapport n'est donc pas entre la ville et la campagne, mais entre les guerriers et les paysans dépendants – sans parler des habitants des cités de Laconie. À Athènes, au contraire, les démotes cultivent la terre avec, à l'époque classique, beaucoup plus d'esclaves qu'on ne l'a en général supposé ; les dêmes ruraux sont à la fois des parties de la grande cité et de petites cités qui répètent la grande. La guerre du Péloponnèse, l'abandon de la campagne à l'ennemi, la stratégie de Périclès centrée sur la défense de la ville contribueront à ouvrir entre la ville et la campagne une crise profonde que reflète l'œuvre d'Aristophane.
Au IVe siècle se développe un nouveau genre de vie urbain (les maisons d'Olynthe en sont un témoin parmi
d'autres) à mesure que la vie revêt un caractère de plus en plus privé. Paradoxalement, le développement de la flotte et du commerce maritime porte la responsabilité à la fois de l'équilibre athénien et de son déséquilibre : de l'équilibre, parce que le petit peuple des campagnes, intégré à la cité par Solon et Clisthène, a formé une large part des équipages de la flotte et a bénéficié des revenus de "l'Empire" ; du déséquilibre, parce que ces revenus se sont concentrés progressivement dans la ville. Aux masses déracinées par les guerres et les troubles politiques, aux mercenaires notamment, Isocrate propose comme exutoire non une nouvelle restructuration de la cité, mais la conquête coloniale de l'Asie. C'est ce qui se produira.
Pierre Vidal-Naquet, extrait de "Une civilisation de la parole politique"
dans Le Chasseur noir. Formes de pensées et formes de société dans le monde grec,
Maspéro, 1981, p. 24-29.
_________________________________________________
la "psychologie historique"
L'histoire institutionnelle, sociale, économique, celle que pratiquent en Angleterre, M. I. Finley et en France Yvon Garlan, Philippe Gauthier, Claude Mossé, Édouard Will, ne prend pour moi toute sa valeur que lorsque peut y être jointe l'étude des représentations qui accompagnent et même qui pénètrent les institutions et les pratiques du jeu politique et social.
Le textuel et le social. Bien des analyses que l'on trouvera dans ce volume [Le Chasseur noir] partent d'un texte dont il s'agit, en fin de compte, de faire jaillir le sens. Mais, contrairement à ce que pense Jean Bollack, par exemple, je ne crois pas, pour ma part, que le sens soit immanent au texte, que le texte ne s'explique que par le texte. À la limite, selon cette école de pensée, à qui nous devons de très beaux travaux, il faudrait, préalablement à l'étude du texte, débarrasser celui-ci des sédiments qu'y a accumulés la tradition - et la tradition commence avec les philologues de l'époque alexandrine. Alors, et alors seulement, le texte pourrait resplendir comme un diamant arraché à sa guangue et taillé selon des clivages naturels. Mais le texte pur existe-t-il ?
À la limite, je pense, au contraire, qu'un texte existe non pas seulement à travers son environnement textuel, politique, social, institutionnel, mais aussi dans et par la tradition qui nous l'a légué, à travers les manuscrits, les travaux des philologues, des exégètes de toute sorte, des historiens. Cette pluridimensionnalité du texte est pour moi au coeur d'une conception pluridimensionnelle de l'histoire. Le social pur n'existe pas non plus. L'imaginaire est, certes, immergé dans le social : un auteur tragique grec n'écrit pas comme Racine, et un général athénien ne manoeuvre pas comme Frédéric II, mais le social - C. Castoriadis l'a bien compris - est aussi imaginaire : ainsi la création, au temps de Clisthène, de la cité
athénienne des dix tribus, ainsi la naissance de la tragédie. Le social est pesanteur, mais il n'est pas que pesanteur. Là même où l'écart est maximum, entre le textuel et le social, entre le texte philosophique, par exemple, élaboré par Platon, et "l'histoire athénienne d'Athènes", comme l'appelle Nicole Loraux, la relation existe. En ce sens, mon travail d'historien s'apparente bien à ce qu'Ignace Meyerson et Jean-Pierre Vernant ont appelé la "psychologie historique", mais nos voies ont été différentes. Meyerson et Vernant sont partis des catégories psychologiques, dont ils ont montré qu'elles n'étaient pas éternelles, et ont rencontré - parce qu'ils les cherchaient - les textes et les institutions politiques et sociales. J'ai accompli le cheminement inverse.
Pierre Vidal-Naquet, avant-propos au Chasseur noir, 1989, p. 14-15.
_________________________________________________
citoyen et hoplite
... à Athènes, et pour l'essentiel à l'époque classique, l'organisation militaire se confond avec l'organisation
civique : ce n'est pas en tant qu'il est un guerrier que le citoyen dirige la cité, c'est en tant qu'il est un citoyen que l'Athénien fait la guerre. Il fut peut-être un temps qu'évoque M. Détienne, où l'assemblée était d'abord l'assemblée des guerriers, réunis par exemple pour débattre du partage du butin. On a longtemps cherché des "survivances" de ce temps ; l'entreprise s'est révélée vaine. L'activité guerrière fut certes un modèle, mais en première approximation, à l'époque classique, elle ne l'est plus. Claude Mossé nous a donné un certain nombre d'exemples précis qui prouvent assez bien que, pour l'armée et la flotte des cités grecques, c'est la polis qui est modèle.
Cela est vrai jusqu'à l'évidence à Salamine, où ce n'est pas la flotte qui sauve la cité mais la cité qui s'installe sur les vaisseaux, à l'abri du fameux "rempart de bois" de l'oracle ; cela est encore vrai pour la troupe déjà fort mêlée, et où les Athéniens proprement dits ne sont pas majoritaires, que commande Nicias en Sicile. Mieux, les mercenaires fort bigarrés de l'Anabase, après l'assassinat de leurs généraux recruteurs, éliront leurs stratèges, délibéreront en assemblée, bref se comporteront, suivant l'expression de Taine, comme une "république voyageuse".
Il s'agit bien d'un trait distinctif de la cité classique, qui, soit dit en passant, se prolongea largement à l'époque hellénistique, non seulement à Rhodes, mais dans maintes et maintes petites bourgades dont les inscriptions nous révèlent, du IIIe au Ier siècle avant J.-C., la fierté avec laquelle ils entretiennent leurs milices civiques. Mais, là même où, comme à Athènes au IVe siècle, le soldat citoyen devient peu à peu quelque chose comme un rêve archaïsant, le principe demeure, évident, presque trop évident.
Pierre Vidal-Naquet, "La tradition de l'hoplite athénien",
dans Le Chasseur noir, Maspéro, 1981, p. 126-127.
_________________________________________________
- interview recueillie par Thierry Paquot, 30 janvier 1998
- "la vérité de l'indicatif", entretien avec Pierre Vidal-Naquet, réalisé par Philippe Mangeot et Isabelle Saint-Saëns, publié dans Vacarme, n° 17, automne 2001
- interview recueillie par Irène Michine pour Le Patriote Résistant, avril 2003
- "De Faurisson et de Chomsky" (1981)
- fiche sur les entretiens télévisés avec Pierre-André Boutang, Delphine Canard et Annabelle Le Doeuff (1984)
- une biographie dans Biblio-Monde
- "L'intraitable" par Jean Lacouture, nouvelobs.com (1er août 2006)
- "L'État n'a pas à dire comment enseigner l'histoire" (Libération, 14 avril 2005)
- à propos de la thèse de Raphaëlle Branche (L'Humanité, 12 septembre 2001)
* article-hommage de l'historien Gilbert Meynier sur le blog d'Études Coloniales (août 2006)
_________________________________________________

Jean-Paul Sartre, Laurent Schwartz, Pierre Vidal-Naquet et
Claude Bourdet, conférence de presse le 8 février 1968 (AFP, source)
_________________________________________________

mon travail d'historien s'apparente bien à ce qu'Ignace Meyerson
et Jean-Pierre Vernant ont appelé la "psychologie historique"
- Jean-Pierre Vernant (1914-2007)
Supplique à Monsieur le président de la République pour le transfert au Panthéon de Marc Bloch

N'est-il pas temps pour la République de célébrer
comme il le mérite la mémoire de ce fils qui lui fait honneur ?
Supplique
à Monsieur le président de la République
pour le transfert au Panthéon
de Marc Bloch
LA MÉMOIRE du grand historien et du grand résistant que fut Marc Bloch (1886-1944) continue aujourd'hui à marquer notre réflexion et notre amour pour la France. Par son enseignement, par ses écrits, par le renouveau de l'histoire et le rayonnement qu'il a donné à cette discipline dans le monde entier, comme par ses actes et sa mort héroïques, celui qui reste aujourd'hui comme un modèle de citoyen, de soldat, d'intellectuel et de héros mérite de la France une reconnaissance particulière et une place choisie au Panthéon des gloires nationales.
Un héros, Marc Bloch le fut, à plusieurs reprises et pour ainsi dire naturellement. Le fondateur des Annales, avec Lucien Febvre, l'auteur de la Société féodale et des Rois thaumaturges, ainsi que des Caractères originaux de l'histoire rurale française, n'a jamais voulu se contenter d'une vie savante et retirée du monde. Il aimait ce propos de son maître, l'historien belge Henri Pirenne : «Si j'étais
antiquaire, je n'aurais d'yeux que pour les vieilles choses. Mais je suis un historien, c'est pourquoi j'aime la vie.»
Marc Bloch aimait tellement la vie que son engagement d'historien, il le plaça toujours au service de sa patrie. Sa méthode même consistait à partir du temps présent pour mieux appréhender le passé. Il suivait en cela les conseils du grand Michelet qui disait : «Pour connaître le présent il faut d'abord s'en détourner.» S'en détourner, cela voulait dire pour Bloch agir dans le siècle.

Dès la première guerre mondiale, au 72e régiment d'infanterie, Marc Bloch se comporta en brave. Il obtint la Légion d'honneur à titre militaire, la Croix de guerre et quatre citations, soit une par an entre 1915 et 1918 ; il en obtiendra une autre en 1940. Ses états de service soulignent son «mépris du danger», sa «crânerie et [sa] froide résolution». Mais Marc Bloch a toujours voulu rester modeste : «Mes services de guerre 1914-1918 sont normaux.» Il avait le sens du simple devoir accompli ou, pour reprendre une expression de son supérieur, il exprimait un «humble héroïsme» qui est celui des meilleurs patriotes.
À aucun moment, alors que tant d'autres ont pu s'interroger sur le sens de ce combat furieux et sans fin, il n'a cessé de croire en son pays. En 1918, il ne se cachait pas d'avoir ressenti l'allégresse de la victoire. Car cet intellectuel n'a jamais été tenté par les sirènes pacifistes, même au plus fort des privations et des terribles corps à corps à la baïonnette, qui laissèrent tant de ses camarades sur le bord du fossé. Partageant avec eux ce que Jules Isaac appelait une «communauté de souffrances», pour lui, l'individu ne comptait pas devant le groupe et la nation. Qu'importe qu'un seul souffre, pensait-il, quand c'est le sort de la communauté nationale tout entière qui est en jeu. «Vous m'avez appris à mettre certaines choses au-dessus de la vie même», écrivait-il en 1915 à ses parents.
Il parlait là de la patrie, car il savait qu'il ne pouvait y avoir de démocratie sans communauté nationale. Élevé avec rigueur, il avait en son pays une foi dont notre époque mesure mal aujourd'hui la résonance.
Dans la lettre d'adieu qu'il avait rédigée en 1941, anticipant sur une possible capture, il déclarait : «Attaché à ma patrie par une tradition familiale déjà longue, nourri de son héritage spirituel et de son histoire, incapable en vérité d'en concevoir une autre où je puisse respirer à l'aise, je l'ai beaucoup aimé et servie de toutes mes forces».
Monsieur le président de la République, ce n'est pas seulement parce que Marc Bloch est certainement l'un des plus grands historiens français, celui dont le nom contribue, plus de soixante ans après sa mort, à assurer encore à l'étranger le renom de la recherche française, qu'il a sa place au Panthéon. Mais c'est parce que sa vie même de citoyen est exemplaire, une vie au service de la nation. Lorsqu'en 1940, après s'être trouvé confronté au «plus atroce effondrement de notre histoire», comme il l'écrira dans L'Etrange Défaite, cette analyse de l'effondrement de la France, écrite sur le vif avec une étonnante lucidité, Marc Bloch n'aura qu'une idée : résister.
Alors qu'il aurait pu gagner les Etats-Unis, il préféra rester en France après la débâcle et malgré le statut des juifs. Sa réputation internationale lui permit d'être «relevé de déchéance» en ce qui concerne son métier d'enseignant. Cela ne l'empêcha pas d'entrer en clandestinité, suivi par ses trois fils.
La résistance, qu'il effectua notamment sous le pseudonyme de Narbonne, constitue chez ce patriote le prolongement logique de sa vie passée. Le 29 décembre 1943, il affirmait sa détermination dans le combat et la Libération: «Tous ceux qui l'auront méritée ne verront pas la grande récompense. Elle n'en sera pas moins celle qu'ils ont souhaitée et préparée.» Appartenant au mouvement Franc-Tireur, il sera arrêté le 8 mars 1944, torturé et abattu dans un champ le 16 juin 1944.
Monsieur le président de la République, indéniablement, Marc Bloch laisse derrière lui l'image d'un patriote fervent, d'un républicain convaincu, mais avant tout d'un grand Français. Communiant avec le passé de son pays, il était pour ainsi dire en osmose avec lui. On connaît sa célèbre définition : «Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France: ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. Peu importe l'orientation de leurs préférences. Leur imperméabilité aux plus beaux jaillissements de l'enthousiasme collectif suffit à les condamner» (L'Etrange Défaite, p. 646).
Il avait compris la spécificité de la nation française, fondée sur l'histoire, la culture et la langue, et non sur
quelque caractéristique raciale ou religieuse. Ce républicain était, par sa famille, de confession juive. Il ne s'en était jamais soucié jusqu'à ce que la législation antisémite de Vichy ne le lui rappelle. Il ne cessera d'affirmer que les «juifs sont des Français comme les autres». Il se défiait des réactions communautaristes : «Evitons de donner des armes à ceux qui voudraient nous cantonner dans n'importe quel ghetto» (Lettre du 2 avril 1941 à Jean Ullmo). En républicain scrupuleux, il refusait de se définir comme un Français «d'origine juive». «Je suis juif, disait-il, sinon par la religion, que je ne pratique point, non plus que nulle autre, du moins par la naissance. Je n'en tire ni orgueil ni honte, étant, je l'espère, assez bon historien pour n'ignorer point que les prédispositions raciales sont un mythe». Et il ajoutait avec finesse : «Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : en face d'un antisémite» (L'Etrange Défaite, p. 524).
Celui qui tombera en martyr sous les balles allemandes, après avoir été torturé, avait cru toute sa vie que la ligne de partage entre les hommes restait celle de la nationalité. Le fondement de son identité, comme de son engagement d'historien, était l'amour dans la France.
Monsieur le président de la République, n'est-il pas temps pour cette dernière de célébrer comme il le mérite la mémoire de ce fils qui lui fait honneur ?
* * *

Marc Bloch en uniforme, décoré de la Croix de guerre
Maurice Agulhon, professeur honoraire au Collège de France
Stéphane Audoin-Rouzeau, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales
Jean-Pierre Azema, professeur des universités
Annette Becker, professeur à l'université Paris X
André Burguière, directeur d'études à l'EHESS
Max Gallo, écrivain
Bronislaw Geremek, historien, membre du Parlement européen
Jacques Le Goff, ancien président de l'Ecole des hautes études en sciences sociales
Ran Halevi, directeur de recherches au CNRS (Centre Raymond-Aron)
Pierre Nora, de l'Académie française
Mona Ozouf, directeur de recherches au CNRS (Centre Raymond-Aron)
René Rémond, de l'Académie française
Eric Roussel, historien
Jean-Claude Schmitt, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales
Dominique Schnapper, membre du Conseil constitutionnel
Pierre Toubert, professeur honoraire au Collège de France, membre de l'Institut
Michel Winock, professeur à l'Institut d'études politiques de Paris.
1er juin 2006, (rubrique Figaro Littéraire)
Saint-Didier de Formans (Ain)
Monument aux Morts dit Monument aux Morts des Martyrs de la Résistance
(le nom de Marc Bloch figure sur la partie gauche)

bureau de Marc Bloch. 59, allée de la Robertsau à Strasbourg
- photos de Marc Bloc : site de l'association Marc Bloch
L'Histoire, la Guerre, la Résistance
de Marc Bloch, Annette Becker (préface), Etienne Bloch (préface) Gallimard, "Quarto", 2006.
- le fonds Marc Bloch aux Archives nationales : AB XIX 3796-3852, AB XIX 4270-4275
- l'édition en ligne de L'étrange défaite. Témoignage écrit en 1940 (publié en 1946)

L'étrange défaite, édition 1946











































